Le paradoxe politique de François Mitterrand (1981-1986)
Le paradoxe politique de François Mitterrand (1981-1986)
1981 : Dissoudre ou cohabiter, le choix du président
En mai 1981, François Mitterrand devient le premier président de gauche de la Ve République. Aussitôt élu, il fait face à une Assemblée nationale à majorité hostile (issue des législatives de 1978). Deux voies s’offrent alors à lui : endosser le rôle de président arbitre, au-dessus des partis, en cohabitant avec une majorité parlementaire de droite, ou dissoudre l’Assemblée afin de provoquer de nouvelles élections susceptibles de lui donner une majorité acquise à son programme. Mitterrand n’hésite pas : lors du débat télévisé d’entre-deux-tours contre Valéry Giscard d’Estaing, il annonce sans ambages son intention de dissoudre, estimant « qu’on ne peut pas mener une autre politique sans une autre majorité »fr.wikipedia.org. Fidèle à cette ligne, dès sa prise de fonction le 21 mai 1981, il prononce la dissolution de l’Assemblée nationale et convoque de nouvelles élections législatives en juin. Ce coup de force institutionnel lui donne raison : le Parti socialiste et ses alliés remportent largement la victoire, offrant au nouveau président une Chambre acquise à ses réformesactu.dalloz-etudiant.fr. Mitterrand confirme Pierre Mauroy comme Premier ministre et lance sans délai son ambitieux programme de changement (nationalisations, abolition de la peine de mort, réformes sociales, etc.), ce qu’il n’aurait pu faire sans majorité parlementaire.
Ce choix tranche radicalement avec l’idée d’un président “au-dessus de la mêlée”. Plutôt que de respecter l’esprit d’arbitrage évoqué par la Constitution de 1958 (qui fait du président le garant du fonctionnement régulier des pouvoirs publics, pouvant rester en retrait du gouvernement quotidien), Mitterrand a privilégié une lecture présidentialiste de son mandat. Durant sa campagne, il avait préparé les esprits à cette démarche : dans son ouvrage Ici et maintenant, il expliquait qu’une fois élu, « le nouveau président indiquera au pays le chemin à suivre et invitera [les électeurs] à envoyer au Parlement une majorité en harmonie avec le choix présidentiel. [...] Puis il dissoudra l’Assemblée »telos-eu.com. Il l’a fait. Ce faisant, il renonce délibérément à une posture de président modeste et neutre – posture qu’il aurait pu adopter en conservant l’Assemblée en place – pour au contraire incarner pleinement le pouvoir. En d’autres termes, plutôt que d’être un arbitre au-dessus des partis, Mitterrand choisit d’être un capitaine en première ligne, maîtrisant simultanément l’Élysée et l’Assemblée.
1986 : La cohabitation sans démission
Cinq ans plus tard, en mars 1986, la situation s’inverse. Les élections législatives marquent la victoire de l’opposition RPR-UDF (droite) avec 43,9 % des voix, tandis que les socialistes perdent la majorité à l’Assembléevie-publique.fr. François Mitterrand, toujours président jusqu’en 1988, se trouve confronté à une équation inédite sous la Ve République : gouverner avec une majorité parlementaire politiquement opposée. Certains, par analogie historique, suggèrent alors qu’il devrait démissionner pour rester cohérent avec l’esprit majoritaire qu’il avait lui-même instauré en 1981. L’ancien Premier ministre Raymond Barre, par exemple, juge la cohabitation dangereuse pour les institutions gaulliennes et affirme qu’après une telle défaite, « il ne voit qu’une issue possible : la démission du président de la République »vie-publique.fr – à l’image du général de Gaulle qui quitta le pouvoir en 1969 après le rejet de son référendum.
Mitterrand n’en fait rien. Au lieu de se retirer, il inaugure la première cohabitation de l’histoire contemporaine française. Le 20 mars 1986, il nomme Jacques Chirac, chef de la coalition victorieuse, au poste de Premier ministre. Commence alors un délicat ballet institutionnel où le président et le gouvernement doivent coexister. Mitterrand entend bien ne pas être relégué au rang de figurant : « Élu pour sept ans, je ferai mes sept ans de mandat », clame-t-il à la fin de 1985vie-publique.fr. Surtout, il proclame qu’il ne sera pas un chef de l’État diminué : « Je préférerais renoncer à mes fonctions que de renoncer aux compétences de ma fonction... Il n’est pas question pour moi d’être un Président au rabais » déclare-t-il alors, refusant par avance toute présidence passivevie-publique.fr. Autrement dit, Mitterrand exclut toute “royauté de façade” : malgré la défaite législative, il compte exercer pleinement les prérogatives que la Constitution lui confère.
Dans les faits, durant la cohabitation de 1986-1988, François Mitterrand joue un jeu subtil, oscillant entre deux rôles. Publiquement, il se pose en arbitre républicain respectueux du verdict des urnes : « Mon premier devoir est de permettre à la majorité élue par le peuple de gouverner (...). Je n’ai pas à m’opposer à sa politique (...). Je n’ai pas à faire de guérilla et je ne la fais pas », assure-t-il quelques semaines après l’arrivée de M. Chirac à Matignonlemonde.fr. En privé et dans certaines décisions, il n’hésite pas à rappeler qu’il demeure le garant de l’intérêt national : ainsi refuse-t-il de signer des ordonnances gouvernementales qui lui déplaisent ou d’entériner certains ministres proposés (il écarte par exemple François Léotard comme ministre de la Défense en 1986)actu.dalloz-etudiant.fr. Le président reste maître des affaires étrangères et de la défense, domaines régaliens qu’il s’emploie à préserver de l’emprise de son rival. Mitterrand use donc de la Constitution – « rien que la Constitution, toute la Constitution », selon ses propres mots de 1986vie-publique.fr – pour rester au centre du jeu. Il faudra toute la courtoisie institutionnelle de la période et la discipline de Jacques Chirac pour que cette première cohabitation fonctionne sans crise ouverte.
Ce refus de démissionner en 1986, après avoir provoqué la dissolution en 1981, forme le cœur du paradoxe mitterrandien. En apparence contradictoires, ces deux décisions procèdent en réalité de la même logique profonde : maintenir, autant que possible, la prééminence du président au sommet de l’État, que ce soit en obtenant une majorité docile (en 1981) ou en s’accommodant d’une majorité contraire sans céder sa place (en 1986).
Des tactiques personnelles aux conséquences structurelles
François Mitterrand présentait ces choix comme dictés par les circonstances et par le souci du bien public. Pourtant, leurs conséquences ont largement dépassé la tactique politicienne du moment. En choisissant en 1981 de gouverner avec “sa” majorité et en choisissant en 1986 de demeurer en poste contre une majorité hostile, Mitterrand a contribué à renforcer durablement le caractère présidentialiste du régime de la Ve République. Ironie de l’histoire : c’est lui, l’opposant de toujours au pouvoir personnel gaulliste, qui a solidifié la pratique d’un président tout-puissant.
Rappelons qu’avant son accession à l’Élysée, Mitterrand était l’auteur du célèbre pamphlet Le Coup d’État permanent (1964), dans lequel il pourfendait le bonapartisme constitutionnel de Charles de Gaulle. Il y dénonçait un régime où « seul le président gouverne et décide », fustigeant le monarque républicain qui écrase gouvernement et Parlementlemonde.fr. On aurait pu s’attendre, de la part de cet homme, à plus de retenue une fois au pouvoir. Or, il en fut tout autrement : son élection de 1981, censée mettre fin au fameux “coup d’État permanent”, aboutit au contraire à sa continuation sous d’autres couleurs. Comme le notent les analystes, Mitterrand « usa de tous les avantages de la fonction » présidentielle, exploitant à plein les mécanismes de la Ve République qu’il avait jadis vilipendésjuspoliticum.com. Certains observateurs vont plus loin et soulignent combien il a « usé avec délices du coup d’État permanent auparavant dénoncé »europe-solidaire.org, savourant le pouvoir quasi-monarchique que lui conférait la Constitution de 1958.
En effet, dès 1981, le nouveau président embrasse les habits taillés par de Gaulle : il affirme exercer « dans leur plénitude les pouvoirs que [lui] confère la Constitution », rappelant que nul au gouvernement « n’ignore [...] que le président peut à tout moment faire prévaloir [sa] conception de l’intérêt national »telos-eu.com. Il se comporte en chef de majorité, définissant le programme gouvernemental et législatif par la « charte » de ses engagementstelos-eu.com. Il va jusqu’à adopter la même conception de la hiérarchie entre Président et Premier ministre que le général de Gaulle : le 8 septembre 1982, il déclare à la BBC qu’« il est entendu que le Premier ministre doit s’écarter le jour où c’est nécessaire », précisant qu’il intervient lui-même sur les « grandes orientations » pendant que le chef du gouvernement gère « les problèmes de la vie quotidienne »telos-eu.com. Dans ces conditions, le présidentialisme « impérial » de la Ve République sort considérablement conforté de son septennat.
La séquence 1981-1986 illustre parfaitement cette évolution. En 1981, Mitterrand inaugure ce que des politologues ont qualifié de quinquennat de pur présidentialisme majoritaire, c’est-à-dire cinq années pleines durant lesquelles, appuyé sur une majorité homogène, le président gouverne presque sans contre-pouvoir parlementairedocsity.com. En 1986, loin d’amorcer un recul du fait de la cohabitation, il transforme ces deux années sans majorité en « cure d’opposition tribunicienne » propice à sa propre reconquête de l’opiniondocsity.com – reconquête qui lui permettra d’être réélu en 1988. En somme, Mitterrand tourne à son avantage toutes les configurations politiques possibles, sans jamais remettre en cause l’hyper-centralité du président dans les institutions. La Ve République en sort plus que jamais façonnée par et pour le chef de l’État, aux antipodes de l’esprit purement parlementaire dont se réclamaient ses détracteurs. Mitterrand, en quelques décisions clés, a ainsi pérennisé ce qu’il appelait jadis la “monarchie républicaine” : un régime où l’élection présidentielle domine la vie politique et où l’Élysée, bastion du pouvoir personnel, impose son tempo à la nationeurope-solidaire.org.
Et si Mitterrand avait fait un autre choix ?
On peut dès lors s’interroger : qu’aurait-il changé au destin institutionnel de la France si François Mitterrand avait agi différemment en 1981 et 1986 ? Son “paradoxe politique” repose sur l’écart entre ses critiques de jeunesse et ses actes de gouvernant. Aurait-il pu infléchir le cours de la Ve République vers un modèle plus équilibré, voire vers un régime parlementaire à la française ? L’exercice de politique-fiction est délicat, mais riche d’enseignements.
Imaginons d’abord que Mitterrand, en 1981, n’ait pas dissous l’Assemblée hostile. Dans cette configuration, le nouveau président aurait été contraint de composer avec une majorité de droite pour former un gouvernement. Concrètement, il aurait probablement dû nommer un Premier ministre issu de cette majorité (peut-être Jacques Chirac, chef du RPR, ou un autre leader de l’Union de la droite). Le Président de la République, élu du peuple mais privé de soutien parlementaire, se serait trouvé relégué à un rôle proche de celui d’un monarque constitutionnel : garant des institutions, figure morale et arbitrale, sans pouvoir direct sur la conduite quotidienne de la politique nationale. Son rôle se serait limité à “inaugurer les chrysanthèmes” (selon l’expression jadis ironisée par de Gaulle) et à intervenir éventuellement comme médiateur en cas de crise grave. Une telle situation aurait été inédite sous la Ve République de l’époque, mais elle aurait ressemblé au fonctionnement des régimes parlementaires classiques où le chef de l’État ne gouverne pas. On peut penser qu’entre 1981 et l’échéance normale des législatives de 1983, le Parlement et le gouvernement auraient tenu les rênes, le président n’exerçant qu’une magistrature d’influence morale. La France aurait fait l’expérience, cinq ans plus tôt, de la cohabitation – ou plutôt d’une sorte de “cohabitation inversée”, un président de gauche avec un Parlement de droite dès le début du mandat.
Une telle décision, audacieuse, aurait pu orienter la Ve République vers une pratique résolument parlementaire. Elle aurait créé un précédent majeur : montrer qu’un président de la République peut se contenter d’un rôle modeste, neutre, dans l’intérêt supérieur du pays. Mitterrand aurait incarné un « président-arbitre » à la manière d’un chef d’État scandinave ou d’un président de la IVe République (qui, rappelons-le, « n’avait presque aucun pouvoir » réel face au Parlement souverainlemonde.fr). Ce faisant, il aurait ouvert la voie à une possible tradition de présidence non-partisane en France. Peut-être les successeurs auraient-ils pu suivre cet exemple en cas de discordance politique entre l’Élysée et l’Assemblée, transformant peu à peu la fonction présidentielle en magistrature essentiellement symbolique.
De même, en 1986, si Mitterrand avait choisi la sortie honorable en démissionnant, un autre signal fort aurait été envoyé. Sa démission aurait entraîné une élection présidentielle anticipée, vraisemblablement remportée par un ténor de la droite (Jacques Chirac, par exemple, fort de sa nouvelle majorité parlementaire). La concordance des majorités aurait alors été rétablie, mais au prix d’une réduction drastique du mandat initial de Mitterrand. En abdiquant ainsi son pouvoir avant l’échéance, il aurait inscrit dans les faits une sorte de responsabilité politique du président devant le suffrage universel indirect (celui des législatives). Un tel précédent aurait pu faire évoluer la coutume constitutionnelle française : dorénavant, un président battu “à mi-parcours” par les urnes législatives se verrait moralement tenu de s’en remettre au peuple ou de se retirer. La pratique institutionnelle s’en serait trouvée transformée, rapprochant la Ve République de l’esprit parlementaire où le gouvernement (et implicitement son chef de l’État en cas d’incapacité à gouverner) tombe dès qu’il n’a plus la confiance de la représentation nationale.
Évidemment, ces scénarios n’ont pas eu lieu. Mitterrand ne les a pas choisis – et l’on comprend pourquoi, tant ils comportaient pour lui des risques politiques majeurs. Mais s’il les avait empruntés, la France aurait pu connaître une évolution vers un régime plus parlementaire, où la figure présidentielle eût été plus effacée, plus humble, à l’image de “monarchies républicaines” purement symboliques. Au lieu de cela, son double choix (dissolution en 1981, résistance en 1986) a inscrit dans le marbre l’idée qu’un bon président de la Ve République est forcément un chef de majorité ou, à défaut, un adversaire combatif du gouvernement – en aucun cas un arbitre passif. La réforme du quinquennat en 2000, en alignant la durée du mandat présidentiel sur celle des députés, n’a fait que renforcer cette logique en minimisant les chances de cohabitation. Ainsi, le « paradoxe Mitterrand » aura durablement orienté la Ve République à rebours de ce que lui-même avait prôné dans sa jeunesse, écartant la possibilité d’une présidence modeste et parlementaire.
Conclusion : Les vertus d’une monarchie parlementaire
En définitive, l’histoire française de 1981-1986 nous montre ce qu’elle a manqué autant que ce qu’elle a construit. François Mitterrand, par pragmatisme et ambition, a conforté un régime hyperprésidentiel. On peut toutefois imaginer les avantages qu’aurait pu offrir une évolution vers un régime de type monarchie constitutionnelle et parlementaire – avantages dont bénéficient nombre de démocraties européennes stables. D’abord, une telle configuration assure une stabilité institutionnelle remarquable : la figure du chef de l’État, séparée des aléas de la politique partisane, inscrit la continuité de l’État au-dessus des changements de majorité. Le monarque ou président arbitral devient le symbole de l’unité et de la pérennité de la nation, garantissant la durée des institutions au fil des alternancesphilosophie-droit.asso.fr. Ensuite, le rôle du président/monarque y est essentiellement symbolique et unificateur. Représentant de la Nation tout entière, il peut incarner un point de ralliement commun, un repère historique et moral, sans s’immiscer dans les querelles politiciennes du quotidien. Par ailleurs, la primauté du Parlement dans un tel régime redonne aux représentants du peuple le pouvoir effectif de gouverner et de légiférer. C’est le Parlement qui choisit et contrôle le gouvernement, permettant une expression plus fidèle de la volonté populaire à travers des coalitions majoritaires souples. On y constate également moins de tensions liées à la personnalisation du pouvoir : le fait de ne pas concentrer l’autorité exécutive suprême dans les mains d’un seul individu élu au suffrage direct réduit les affrontements passionnels autour d’une figure providentielle. Le débat public gagne en sérénité ce qu’il perd en théâtralisation, car aucun acteur n’est doté seul d’un pouvoir quasi absolu. Enfin, un régime parlementaire à chef d’État constitutionnellement bridé offre une capacité d’évolution sans rupture brutale. Les changements de gouvernement se font par le jeu normal des élections ou des votes de confiance, sans crise de régime. La souplesse de ce système – où l’État perdure au-delà des ministères éphémères – évite les soubresauts révolutionnaires ou les “coups de balai” institutionnels : l’ossature reste stable tandis que les politiques s’adaptent.
En France, on le sait, l’histoire a préféré d’autres chemins, faits de soubresauts et de recompositions. Mais il n’est pas interdit de rêver, avec une pointe de regret littéraire, à cette monarchie républicaine apaisée qui aurait pu être : un régime où le président, tel un sage monarque constitutionnel, règne sans gouverner, garantissant la permanence de l’État, pendant que le Parlement fait et défait les gouvernements au gré de la confiance qu’ils inspirent. Un régime où la continuité l’emporte sur la convulsion, où le symbole unit quand la politique divise, où la loi du nombre prime sur l’autorité d’un seul. Un tel équilibre, fait de stabilité, d’unité nationale, de primauté parlementaire et de modération du pouvoir personnel, porterait en germe une démocratie peut-être plus mature et moins heurtée. C’est, en somme, le doux mirage d’une France parlementaire que le paradoxe Mitterrand a un temps laissé entrevoir, avant de s’évanouir – un mirage qui continue de hanter, élégamment, la conscience républicaine française. philosophie-droit.asso.frlemonde.fr

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