Charles de Gaulle, la Ve République et le mythe de l’homme providentiel

 

Charles de Gaulle, la Ve République et le mythe de l’homme providentiel



Introduction

Le retour du général Charles de Gaulle au pouvoir en 1958, dans les circonstances dramatiques de la crise de mai 1958 en pleine guerre d’Algérie, a entraîné la fondation d’un nouveau régime politique – la Ve République – largement façonné à sa mesure. Ce régime, aux institutions renforçant considérablement l’exécutif, porta la marque personnelle du « sauveur » de l’époque et a été qualifié par certains de véritable « monarchie républicaine »revuemethode.org. On peut se demander dans quelle mesure ce système personnalisé a empêché l’émergence de toute autre figure providentielle par la suite.

Cet article propose une analyse critique des institutions de la Ve République en ce sens, en s’appuyant sur des références historiques précises :

  • Le rôle de l’Empire colonial dans la légitimité de De Gaulle en 1940.

  • La guerre d’Algérie et la crise de mai 1958 qui ont précipité son retour.

  • La fondation de la Ve République et ses caractéristiques.

  • Enfin, les limites rencontrées par ses successeurs.

En conclusion, nous défendrons l’idée paradoxale que De Gaulle, s’il avait vraiment voulu assurer un avenir stable à la France, aurait peut-être dû restaurer la monarchie constitutionnelle en la personne du comte de Paris – un arbitre au-dessus des partis qui aurait pérennisé l’unité nationale au-delà de sa propre personne.

De Gaulle, un « homme providentiel » né des crises de 1940 et 1958

Manifestation républicaine à Paris le 28 mai 1958 : des milliers de Français défilent contre la menace d’un coup de force militaire, quelques jours avant l’investiture du général De Gaulle. De tels rassemblements illustrent la gravité de la crise de mai 1958, en pleine guerre d’Algérie, qui ouvre la voie au retour du « 18 juin ».fr.wikipedia.org En effet, l’instabilité chronique de la IV<sup>e</sup> République et l’impasse de la guerre d’Algérie (1954‑1962) déclenchent une insurrection à Alger le 13 mai 1958 menée par des partisans de l’Algérie française, inquiets de la politique jugée trop conciliante du gouvernement Pflimlinfr.wikipedia.orgfr.wikipedia.org. À Alger, un Comité de salut public dirigé par le général Jacques Massu se constitue et appelle de ses vœux le retour au pouvoir du général De Gaulle, seul homme jugé capable de « sauver la situation »en.wikipedia.org. Le général Raoul Salan, depuis le balcon du Gouvernement Général, lance même un retentissant « Vive de Gaulle ! » le 15 maien.wikipedia.org. À Paris, le président René Coty cède à cette pression insurrectionnelle et « fait appel au plus illustre des Français… celui qui, aux heures les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté »fr.wikipedia.org. Le 1^er juin 1958, De Gaulle est ainsi nommé président du Conseil (dernier chef de gouvernement de la IV^e République) avec pour mission de résoudre la crise et de rédiger une nouvelle Constitution dans les six moisfr.wikipedia.org.

Cette irrésistible ascension de De Gaulle en 1958 s’enracine dans son statut de héros de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il apparut déjà, aux yeux de beaucoup, comme l’« homme providentiel » de la nation. Après la débâcle de juin 1940, le général s’était réfugié à Londres et, dès son Appel du 18 Juin, s’était posé en sauveur d’une France vaincue mais non abattue. Isolé au départ, De Gaulle place alors ses espoirs dans l’Empire colonial français pour asseoir sa légitimité et continuer la luttecharles-de-gaulle.org. Ses appels trouvent un écho dans plusieurs colonies : dès le 26 août 1940, le Tchad du gouverneur Félix Éboué rallie la France Libre, bientôt suivi par le Cameroun, le Congo-Brazzaville (qui devient la « capitale de l’Afrique française libre ») et l’Oubangui-Charicharles-de-gaulle.org. En l’espace de trois jours – surnommés les « Trois Glorieuses » d’août 1940 – toute l’Afrique-Équatoriale française bascule aux côtés du Général. Ces ralliements lui offrent une assise territoriale, des forces militaires multipliées (de 7 000 à 35 000 hommes en quelques semaines) et une légitimité internationale accrue face aux Alliéscharles-de-gaulle.org. « La France […] sent que, dans son vaste Empire, des forces puissantes de résistance sont debout pour sauver son honneur », clame De Gaulle dès le 24 juin 1940charles-de-gaulle.org. Ces soutiens coloniaux lui permettent de se poser en représentant de la France légitime contre le régime de Vichy, et expliquent qu’en 1958 l’opinion publique et les responsables politiques voient en lui le recours historique par excellence.

Ainsi, après douze ans de « traversée du désert » hors du pouvoir, De Gaulle redevient en 1958 le chef de la France dans un contexte d’exception. Il obtient des parlementaires la loi du 3 juin 1958 lui accordant les pleins pouvoirs pour gouverner par ordonnances pendant six mois et mener à bien la réforme des institutionsfr.wikipedia.org. De fait, il apparaît alors comme l’homme de la situation. Même ses adversaires historiques se rallient temporairement à lui : le socialiste Guy Mollet, pourtant ancien opposant virulent, vote la confiance, tandis que l’ancien Premier ministre Pierre Mendès France déplore amèrement que « c’est parce que le Parlement s’est couché qu’il n’y a pas eu de coup d’État »fr.wikipedia.org. Dès son investiture, De Gaulle forme un gouvernement d’union et s’envole pour Alger le 4 juin 1958, où il lance à la foule pied-noir son célèbre et ambigu « Je vous ai compris »fr.wikipedia.org – une phrase retentissante qui satisfait sur le moment les colons pro-Algérie française, tout en laissant ouverte la voie à une évolution ultérieure. En effet, une fois aux commandes, De Gaulle entreprendra progressivement d’orienter la politique algérienne vers l’autodétermination, annonçant en septembre 1959 qu’il « retient l’idée que les populations d’Algérie déterminent elles-mêmes leur destin », et finissant par négocier les accords d’Évian de 1962 mettant fin à la guerre. Mais avant cela, son retour aux affaires en 1958 va s’accompagner d’une transformation radicale des institutions politiques françaises.

Une Ve République à la mesure du Général : pouvoir personnel et « monarchie républicaine »

L’œuvre majeure de De Gaulle en 1958 est en effet la rédaction d’une nouvelle Constitution fondant la Ve République. Entouré de juristes (Michel Debré, René Cassin, etc.), il s’inspire fortement des principes qu’il avait énoncés dès 1946 dans son discours de Bayeux, prônant un pouvoir exécutif fort, stable et « au-dessus des partis »fr.wikipedia.org. La Constitution, approuvée par référendum à une large majorité en septembre 1958, établit un régime semi-présidentiel inédit : le président de la République, élu initialement par un collège électoral élargi (puis, à partir de 1962, au suffrage universel direct), se voit doté de prérogatives considérablement renforcées par rapport aux précédentes Républiques. Il nomme le Premier ministre, peut dissoudre l’Assemblée nationale, soumettre des projets de loi directement au peuple par référendum, et dispose de pouvoirs exceptionnels en cas de crise (article 16). De Gaulle entend faire de lui la « clé de voûte » des institutions, un arbitre suprême garantissant la continuité de l’État et n’intervenant dans le jeu partisan qu’en dernier ressort – rôle qu’il ambitionne évidemment d’endosser lui-même, fort de son prestige.

Dans les faits, le Général exercera pleinement ces pouvoirs, imprimant son style personnel à la fonction présidentielle. Certains contemporains ne manquent pas de relever le caractère taillé sur mesure de ce régime. Le comte Henri d’Orléans (comte de Paris), prétendant orléaniste au trône et allié objectif de De Gaulle en 1958, salue ainsi une Constitution « qui remet le Président de la République dans ses pleins pouvoirs. Une constitution faite pour un Roi ! »revuemethode.org. De même, l’historien Robert Aron observe que « le régime de la Ve République semble bien, dans l’idée de son concepteur, être un retour à l’esprit monarchique »revuemethode.org. Les adversaires de De Gaulle dénoncent quant à eux un pouvoir personnel contraire à l’esprit démocratique. En 1964, François Mitterrand publie un pamphlet cinglant, Le Coup d’État permanent, où il affirme : « Qu’est-ce que la Ve République, sinon la possession du pouvoir par un seul homme… »histoire-en-citations.fr. Mitterrand accuse De Gaulle d’exercer une sorte de dictature plébiscitaire, confisquant la volonté populaire à son profit grâce à sa capacité à s’adresser directement à la nation par référendum ou par de grands discours télévisés. De fait, De Gaulle n’hésite pas à mobiliser le peuple au-dessus des partis – il le fera en 1962 pour faire approuver l’élection présidentielle au suffrage universel, contournant une Assemblée nationale hostile.

Cette personnalisation du pouvoir suprême, assumée par De Gaulle et acceptée par l’opinion tant qu’il en est l’occupant charismatique, conduit nombre d’observateurs à parler de « monarchie républicaine » pour qualifier le régime de la Ve République. Le chef de l’État y dispose de prérogatives quasi royales, mais tire sa légitimité d’un suffrage moderne (collège électoral puis peuple directement) et non de l’héritage dynastique. Il est indéniable que ces institutions – efficaces pour un homme du calibre exceptionnel de De Gaulle – ont stabilisé la France après les désordres de la IV^e République. Par exemple, la durée moyenne des gouvernements passe de quelques mois sous la IV^e à plusieurs années sous la Ve République, signe d’une plus grande continuité de l’action publique. En pleine guerre froide, l’exécutif gaullien redonne au pays une voix forte sur la scène internationale, affranchissant la France de la tutelle américaine (sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966) et opposant à deux reprises le veto français à l’entrée du Royaume‑Uni dans le Marché commun (en 1963 puis 1967)touteleurope.eu. De Gaulle engage aussi une décolonisation relativement pacifique de l’Afrique subsaharienne, tout en préservant les liens de la Communauté française créée en 1958.

Cependant, cette réussite institutionnelle a un revers : elle repose énormément sur la personnalité du fondateur. La pratique gaullienne du pouvoir renforce l’idée que seul un personnage hors du commun peut pleinement occuper la fonction présidentielle ainsi définie. Dès lors, la question se pose de savoir ce qu’il advient de ce régime « sur mesure » une fois le Général parti, et si un tel système ne bloque pas l’émergence d’une nouvelle figure providentielle en France.

Les successeurs du Général : la fin des « hommes providentiels » ?

De Gaulle quitte le pouvoir en avril 1969, ayant démissionné à la suite de son échec au référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Par cet acte, il montre sa conception très personnelle du lien entre le chef de l’État et le peuple – refusant de continuer sans mandat plébiscitaire clair. Après lui, la France entre dans une ère où ses successeurs vont occuper la magistrature suprême sans bénéficier de l’aura quasi mystique qui entourait le fondateur de la Ve République.

Le premier d’entre eux, Georges Pompidou (1969-1974), ancien Premier ministre de De Gaulle et continuateur de son œuvre, est un homme de compromis, attaché au progrès économique et technique plus qu’au roman national héroïque. S’il consolide l’héritage gaullien (achèvement du programme nucléaire, entrée du Royaume-Uni dans la CEE confirmée en 1973, etc.), Pompidou reste un président de transition, emporté prématurément par la maladie en 1974 sans avoir pu prétendre au statut de « guide providentiel » aux yeux des Français.

La présidence suivante, celle de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), accentue la « normalisation » du pouvoir suprême. Giscard, plus jeune, libéral et technocrate, cherche à moderniser l’image de la fonction (il tutoie les Français à la télévision, dîne chez l’habitant) et à dépoussiérer la solennité de la « monarchie républicaine ». Ce faisant, il contribue paradoxalement à banaliser la figure présidentielle – à la ramener sur terre. Son septennat s’achève sur une alternance politique inédite.

En 1981, l’élection de François Mitterrand, premier président socialiste de la Ve République, symbolise la fin du monopole gaullien sur la fonction suprême. Mitterrand lui-même, adversaire irréductible de De Gaulle dans les années 1960, n’a pourtant pas échappé à la tentation du mythe du sauveur : durant sa campagne de 1981, il se met en scène en « homme de la force tranquille », se posant en rassembleur des Français au-delà des clivages partisans. Certains de ses partisans le comparent alors à de grandes figures tutélaires du passé (Gambetta, Jaurès, etc.)revuepolitique.fr. Une fois au pouvoir, Mitterrand endosse pleinement les habits du « monarque républicain » : il présidentialise fortement son exercice (cérémonie au Panthéon le 21 mai 1981 où il chemine seul parmi les tombeaux des grands hommes, posture de père de la nation, etc.revuepolitique.fr) et profite sans complexe des pouvoirs de la Constitution gaullienne qu’il avait combattue. Pourtant, malgré son double septennat (1981-1995) et son incontestable influence historique, Mitterrand lui-même n’égalera pas le référent gaullien dans l’imaginaire collectifrevuepolitique.fr. En 1990, le caricaturiste Jacques Faizant représente De Gaulle en géant accueillant Marianne à sa porte, tandis que Mitterrand apparaît en petit personnage grincheux à l’arrière-plan – image résumant la persistance d’une nostalgie du grand homme introuvable depuis 1970revuepolitique.fr.

En réalité, aucun des présidents suivants (Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande…) ne parviendra à incarner une figure providentielle au sens où l’étaient De Gaulle en 1940 ou 1958, ou d’autres « grands hommes » du passé comme Clemenceau. Les contextes historiques n’ont plus offert de crise existentielle de l’ampleur de 1940 ou 1958 susceptible de faire surgir un sauveur unaniment acclamé. Surtout, le système de la Ve République a dans une certaine mesure verrouillé le jeu : la stabilité institutionnelle et l’omniprésence de la figure présidentielle ont prévenu toute rupture permettant l’émergence d’un outsider providentiel. Désormais, l’accession au pouvoir suprême passe obligatoirement par l’élection régulière du président, ce qui favorise des leaders partisans plutôt que des hommes providentiels au-dessus des partis. De plus, l’ombre portée de De Gaulle a longtemps servi de mètre-étalon inatteignable. Même les dirigeants se réclamant du gaullisme sont restés, aux yeux de nombreux Français, loin de la stature du modèle. C’est dire si, ironiquement, en fondant un régime si intimement lié à sa personne, De Gaulle a rendu improbable la venue d’un nouvel « homme du destin ». Comme l’écrivait André Malraux en 1969, « le Général a emporté avec lui la fonction » – suggérant qu’aucun autre ne pourrait exercer la présidence avec la même dimension historique.

Dès le milieu des années 1960 du reste, le charme gaullien s’était en partie érodé : aux yeux du comte de Paris, par exemple, De Gaulle avait perdu son rôle d’arbitre au-dessus de la mêlée pour devenir un banal chef de majorité républicainerevuemethode.org. Cette remarque acide soulignait qu’à force de gouverner avec son parti (l’Union pour la Nouvelle République, UNR), le « monarque républicain » devenait l’émanation d’un camp et non plus le rassembleur de tous les Français. C’est précisément ce qu’aurait pu éviter, selon le Comte, une véritable monarchie au sommet de l’État.


Pourquoi un nouveau De Gaulle serait impossible aujourd’hui

Si l’homme du 18 Juin et de 1958 a pu surgir dans des circonstances exceptionnelles, un « nouveau De Gaulle » serait, dans la France actuelle, immédiatement empêché. Trois verrous se dressent aujourd’hui face à toute figure providentielle : les médias, l’oligarchie économique et l’Union européenne.

Le tribunal médiatique permanent

En 1940, De Gaulle avait la chance de parler directement aux Français par la radio de Londres, sans filtre. En 1958, il pouvait s’adresser au pays par ses discours solennels et ses référendums. Aujourd’hui, un candidat semblable serait broyé par le « tribunal médiatique ». Ses positions souverainistes seraient taxées de « populisme », ses mises en garde contre l’OTAN ou Bruxelles assimilées à du « complotisme pro-russe », ses référendums qualifiés de « tentations autoritaires ». Là où De Gaulle imposait sa voix au-dessus du vacarme, un tel discours serait noyé sous les éditoriaux, les fact-checks et les indignations en chaîne.

L’oligarchie économique et financière

Un De Gaulle d’aujourd’hui, affirmant vouloir rendre à la France son indépendance, se heurterait à un mur de résistance de la part des marchés financiers, des grands groupes mondialisés et des élites économiques. La simple idée de restaurer une souveraineté monétaire ou budgétaire déclencherait menaces de fuite des capitaux, campagnes alarmistes et pression internationale. Le gaullisme d’indépendance nationale, jadis adossé à un empire colonial et à la reconstruction, se retrouverait aujourd’hui neutralisé par la dépendance aux réseaux financiers mondialisés.

Le carcan européen

Enfin, le contexte institutionnel européen interdit un nouveau 1966 : impossible de claquer la porte de l’OTAN intégré ou d’opposer un veto brutal à Bruxelles sans être immédiatement étiqueté « anti-européen ». La France d’aujourd’hui a transféré une partie de sa souveraineté – monétaire (BCE), budgétaire (règles de déficit), commerciale (compétence exclusive de l’UE). Dans ce cadre, un candidat gaullien, refusant ces contraintes, serait immédiatement disqualifié comme dangereux pour la stabilité européenne.

Un gaullisme inéligible

En somme, la Ve République, conçue par un sauveur, est devenue un système où aucun sauveur ne peut émerger. De Gaulle avait pu exister grâce aux crises de 1940 et 1958, mais un homme semblable, dans la France de 2025, serait catalogué extrême droite, populiste, complotiste ou marxiste selon les besoins et neutralisé avant même l’élection. Ce verrouillage explique que la fonction présidentielle, de gaullienne qu’elle fut, soit devenue celle de simples gestionnaires.

Conclusion : et si De Gaulle avait dû restaurer la monarchie ?

Au vu de ce constat, on peut défendre l’idée paradoxale que De Gaulle aurait peut-être dû, pour assurer l’avenir de la France, rétablir une monarchie constitutionnelle. En effet, s’il désirait vraiment un pouvoir suprême neutre et au-dessus des partis, garant de l’unité nationale sur le long terme, la solution la plus cohérente n’était-elle pas de confier ce rôle à un souverain héréditaire ? Un roi constitutionnel, comme il en existe dans d’autres démocraties européennes, aurait pu incarner la continuité de l’État sans exercer lui-même le pouvoir gouvernemental, laissant aux responsables élus la conduite des affaires courantes.

De Gaulle le savait d’autant mieux qu’il admirait profondément l’œuvre historique de la monarchie française, et qu’il avait songé très tôt à cette option. Dès les années 1950, il entretient des contacts réguliers avec le comte de Paris, prétendant au trône. Le 13 juillet 1954, lors d’une rencontre discrète, De Gaulle confie à ce dernier que « si la France doit vivre, alors la monarchie aura son rôle à jouer » en l’adaptant au contexte modernerevuemethode.org. Plus tard, dans une lettre du 17 juin 1960, le Général insiste : « Je crois profondément à la valeur de la monarchie, je suis certain que ce régime est celui qui convient à notre pauvre pays déchiré » (cette correspondance ne sera révélée que bien plus tard par le Comte lui-même). Ces déclarations montrent que De Gaulle envisageait sérieusement la restauration monarchique comme un moyen de résoudre la crise de régime de la France, qu’il imputait aux excès du régime des partis.

De fait, entre 1958 et 1962, De Gaulle semble un temps œuvrer en sous-main à cette possibilité. Le comte de Paris, Henri d’Orléans, soutient ouvertement le Général en 1958 (il appelle les monarchistes à voter oui au référendum sur la Constitution) et se voit même confier un rôle officieux de conseiller de l’ombre à l’Élyséerevuemethode.orgrevuemethode.org. Le prince et son fils sont invités dans les arcanes du pouvoir pour se former aux affaires de l’État, comme si l’on préparait la relève dynastiquerevuemethode.org. En privé, De Gaulle aurait soufflé au Comte qu’il ne se représenterait pas à la fin de son mandat et qu’Henri d’Orléans disposerait de trois ans pour se préparer en vue de l’élection présidentielle de 1965revuemethode.org. L’idée qui se dessine est audacieuse : faire élire le prétendant royal au suffrage universel (direct ou indirect), afin qu’il s’habitue aux responsabilités, puis instaurer à terme la monarchie héréditaire par un référendum approuvant la transformation de la magistrature suprême en royauté. En quelque sorte, user de la « monarchie élective » qu’est la Ve République gaullienne comme tremplin vers une monarchie tout court. « Ce qu’il faut faire, c’est un roi et pas autre chose. J’incarne le pouvoir, je crois que de ce fait je rends service à cette idée : elle s’accrédite dans le pays, les Français s’y habituent progressivement », affirme ainsi De Gaulle au comte de Paris lors d’un entretien en 1960monarchiesetdynastiesdumonde.com. Autrement dit, le Général se voyait lui-même comme une sorte de régent, préparant psychologiquement le pays au retour d’un roi.

Hélas (ou heureusement, selon le point de vue), ce projet ne verra jamais le jour. Plusieurs facteurs y font obstacle : l’hostilité de la plupart des barons du gaullisme (à commencer par le Premier ministre Michel Debré, farouchement républicain), le scepticisme de De Gaulle quant à la popularité réelle du Comte de Paris, et sans doute l’attachement viscéral des Français à la tradition républicaine malgré ses défauts. En 1962, De Gaulle décide finalement de se présenter lui-même à la prochaine élection présidentielle au suffrage universel, renonçant de facto à passer la main au princerevuemethode.org. Lorsque le Comte de Paris insiste pour être publiquement désigné comme son successeur, le Général l’éconduit par une boutade glaciale : « Que n’étiez-vous à Bir Hakeim ? » – allusion au fait que le prétendant n’avait pas rallié la France Libre pendant la guerrerevuemethode.org. De Gaulle, finalement, préfère conserver les rênes de sa « monarchie républicaine » plutôt que de la céder à un héritier dynastique incertain. En janvier 1966, lors d’un ultime entretien, il annonce au Comte l’abandon définitif de l’idée royaliste, non sans lui proposer en lot de consolation la présidence du Sénat ou de l’Assemblée, ce que le prince refuserevuemethode.org. Henri d’Orléans en conçoit de l’amertume : à ses yeux, en restant un président partisan comme les autres, De Gaulle a « perdu ce rôle d’arbitre qui fait l’essence même du souverain »revuemethode.org et manqué l’occasion de placer le pouvoir au-dessus des querelles de factions.

Le paradoxe gaullien est là. De Gaulle a redressé la France en 1958 en instituant un pouvoir exécutif fort, stable, charismatique – en un mot, personnalisé – qui a effectivement écarté toute velléité de chaos ou de sauveur concurrent. Mais en même temps, il a enfermé l’avenir dans un régime où seul son propre mythe tenait lieu de monarchie. S’il avait restauré la monarchie en la personne du Comte de Paris, comme il y songea, il aurait peut-être doté la France d’un arbitre pérenne et indiscutable, au-dessus des contingences politiciennes, garant de l’unité sans prétention à gouverner – exactement ce qu’il désirait incarner mais qu’aucun successeur élu n’a pu accomplir. En définitive, le Général voulait la monarchie sans le roi ; il en a fait l’essai à travers la Ve République, avec les limites que l’on a vues. L’Histoire aura retenu qu’en refusant finalement de franchir le pas de la restauration monarchique, De Gaulle a maintenu la France dans le cadre républicain moderne, mais au prix d’une contradiction : avoir créé un régime de chef si personnel qu’il a empêché l’avènement de tout nouveau « providentiel », alors même que la France continue de s’interroger sur la nécessité d’un pouvoir au-dessus des partis. La question demeure ouverte, comme en témoigne l’éternel débat national sur la nature bonapartiste ou parlementaire du régime, et sur la persistance – ou l’absence – d’un « homme du destin » à l’horizon politique. Avec le recul, force est de constater que la solution monarchique imaginée un temps par De Gaulle aurait pu résoudre ce dilemme en fournissant à la France ce qu’aucune Ve République, fût-elle gaullienne, ne pourra jamais offrir : la stabilité d’une tradition séculaire incarnée dans un souverain au-dessus de la mêléerevuemethode.org.

Sources : voir références citées dans le texte.

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