Monarchie unitaire : contre les mirages du fédéralisme
Monarchie unitaire : contre les mirages du fédéralisme
Certains milieux royalistes rêvent d’une monarchie « modernisée » qui s’inspirerait des modèles fédéraux étrangers. On cite l’Allemagne, les États-Unis, parfois même l’Espagne. Ce serait, dit-on, l’avenir : plus de libertés locales, plus de pouvoir régional, moins d’État. Mais c’est ignorer l’histoire française, et surtout les réalités du présent.
La France s’est construite comme un État unitaire, et c’est cette unité qui a fait sa force. Nos rois ont intégré des provinces diverses, respecté des coutumes locales, mais sans jamais transformer la Bretagne, l’Alsace ou la Provence en petits États concurrents. Même la Restauration, après 1814, n’a pas rétabli les anciennes provinces d’Ancien Régime. L’État unitaire est resté la clef de voûte, garant de l’équilibre national.
Aujourd’hui, qui peut encore se revendiquer d’une identité régionale forte, enracinée sur plusieurs générations, avec une langue locale encore vivante ? La plupart des régions actuelles sont des découpages artificiels, issus de la technocratie. On invoque volontiers le romantisme des terroirs, mais dans la réalité quotidienne, l’essentiel est d’être français. Construire un fédéralisme sur des identités aussi fragiles serait une erreur de jugement.
Fédéralismes en crise : cinq modèles à bout de souffle
Alors que certains vantent l’idée d’un « État fédéral à la française », il est temps de lever le voile. Le fédéralisme, loin d’être une panacée, peut ralentir les décisions, nourrir les fractures sociales et territoriales, ou rendre l’action publique illisible.
🇩🇪 Allemagne : quand tout le monde décide, personne n’agit
Le politologue Fritz W. Scharpf a montré, dans The Joint Decision Trap Revisited (2006), que le système allemand des Länder engendre l’« immobilisme institutionnel » : dès qu’une décision requiert plusieurs accords, elle se termine en compromis mou ou en blocage. La lenteur allemande à réagir à la crise énergétique après l’invasion de l’Ukraine l’a illustré (Le Monde, 25 septembre 2022).
🇺🇸 États-Unis : l’autonomie jusqu’à l’impasse
Le Covid-19 a révélé la désorganisation du système américain : chaque État a mené sa propre politique sanitaire, parfois contradictoire avec son voisin. Le fédéralisme accentue aussi les fractures : avortement légal dans le Vermont, interdit au Texas. Comme le souligne la Brookings Institution dans Why Federalism Has Become Risky for American Democracy (2022), ce modèle crée une démocratie éclatée, où l’égalité des citoyens dépend de leur adresse.
🇧🇪 Belgique : le pays qui se gouverne malgré lui
La Belgique a inventé une architecture institutionnelle kafkaïenne : trois régions, trois communautés linguistiques, une monarchie, et des gouvernements qui se superposent. Résultat : un pays sans gouvernement pendant 541 jours entre 2010 et 2011 (Le Monde, 1er octobre 2020). Selon l’Institut de recherche sur le fédéralisme de la Queen’s University (Comparing Federal Systems, 2008), loin d’apaiser les tensions, le fédéralisme belge les a figées.
🇪🇸 Espagne : le fédéralisme sans le dire
Officiellement « État des autonomies », l’Espagne pratique en réalité un fédéralisme asymétrique. La Catalogne et le Pays basque disposent de droits particuliers, notamment fiscaux. Mal pensé, ce système a nourri le sécessionnisme, culminant avec la crise catalane de 2017 (BBC News, 27 octobre 2017). Luis Moreno l’avait anticipé dans The Federalization of Spain (Routledge, 2001).
🇧🇷 Brésil : la fédération des inégalités
Dans un pays marqué par de fortes disparités régionales, le fédéralisme brésilien a accentué les écarts : le Sud-Est prospère tandis que le Nordeste reste dépendant des aides fédérales. Une étude de la Fundação Getúlio Vargas (Desigualdades e Federalismo no Brasil, 2020) montre que le fédéralisme nourrit les inégalités plutôt que de les corriger.
Le mythe d’un « fédéralisme salvateur » ne résiste donc pas à l’épreuve des faits.
Un modèle clair pour la France
Plutôt que d’importer ces modèles étrangers, la France devrait rester fidèle à elle-même. Je défends un système simple, inspiré de l’organisation des Scouts d’Europe : une hiérarchie d’État limpide, mais vivante, et un espace réel de participation populaire.
Le roi et son gouvernement nommeraient les préfets de région. Ceux-ci désigneraient les préfets de département, qui eux-mêmes nommeraient les sous-préfets d’arrondissement. Chaque préfet serait responsable devant celui qui l’a nommé, assurant une chaîne de responsabilité ascendante. Finies les couches d’élus exécutifs locaux, présidents de région ou de département entourés d’adjoints : seul l’État, représenté par ses préfets.
En face, les habitants ne seraient pas spectateurs. Chaque arrondissement, chaque département, chaque région disposerait d’une assemblée élue. Non pas pour gouverner, mais pour débattre, représenter la voix du peuple et dialoguer avec le préfet. Ces assemblées pourraient organiser des référendums locaux et, surtout, transmettre au préfet de région des propositions destinées à l’État, susceptibles d’être transformées en projets de loi. La démocratie directe, à travers référendums et initiatives citoyennes, compléterait ainsi l’autorité monarchique.
C’est une monarchie organique que j’imagine : l’État reste unitaire, incarné par le roi, mais le peuple participe activement à la vie publique. Loin du fédéralisme diviseur, loin aussi du jacobinisme étouffant, ce modèle conjugue clarté, autorité et participation.
La restauration monarchique, dans cette perspective, ne serait pas un retour en arrière mais une promesse : celle d’un État simple et fort, fidèle à son histoire, mais capable d’écouter ses citoyens et de faire remonter leurs propositions jusqu’au sommet.
Bibliographie & sources
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Fritz W. Scharpf, The Joint-Decision Trap Revisited, Journal of Common Market Studies, 2006.
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Le Monde, « L’Allemagne face à la crise énergétique », 25 septembre 2022.
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Brookings Institution, Why Federalism Has Become Risky for American Democracy, 2022.
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Le Monde, « La Belgique sort de 541 jours sans gouvernement », 1er octobre 2020.
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Institut de recherche sur le fédéralisme, Queen’s University, Comparing Federal Systems, 2008.
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BBC News, « Catalonia crisis: Spain takes charge », 27 octobre 2017.
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Luis Moreno, The Federalization of Spain, Routledge, 2001.
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Fundação Getúlio Vargas (FGV), Desigualdades e Federalismo no Brasil, 2020.

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